Dans Paris, les habitants des quartiers Nord-Est vivent “un véritable enfer”

Dans le 18ème arrondissement et le nord du 10ème, les maux sont devenus endémiques: insécurité, saleté, trafics, disparition de la mixité femmes-hommes, toxicomanie, rixes, prostitution…

″Être parisienne c’est un job supplémentaire à temps plein!” s’exclame une habitante des quartiers Nord-Est de Paris après avoir égrené le nombre de réunions mensuelles -jusqu’à 5 ou 6- auxquelles elle et d’autres participent, avec l’espoir de “faire avancer les choses” dans ce secteur de la capitale où la situation exige un véritable sursaut de la part des pouvoirs publics.

Les responsables de la Ville comme de l’Etat ne peuvent ignorer à quel point les nuisances et les précarités de différents ordres s’y trouvent concentrées depuis plusieurs années déjà. Onze associations citoyennes du 18ème arrondissement et du Nord du 10ème, organisées en réseau (Réseau 10-18) pour des actions communes, le leur ont rappelé récemment dans une lettre ouverte.

Si chaque quartier concerné a des spécificités, tous ont en commun de souffrir de maux devenus endémiques et dont la liste est longue comme une nuit sans fin: insécurité, saleté, incivilités, trafics en tous genres, toxicomanie, rixes, prostitution, ghettoïsation, disparition progressive de la mixité femmes-hommes

L’exaspération de ces associations est aujourd’hui à son comble. D’autant plus que l’intégration de leurs quartiers à la Zone de sécurité prioritaire (ZSP 10-18) n’a pas produit les effets espérés, en dépit des efforts de la police que chacun s’accorde à reconnaître.

Réunies le 15 février dernier autour de Benjamin Griveaux, à l’époque porte-parole du gouvernement, qui avait souhaité les rencontrer suite à leur lettre ouverte, chacune de ces associations y est allée de ses doléances. Candidat à la Mairie de Paris en 2020, le député Pierre-Yves Bournazel, élu du 18ème, a tenu lui aussi à les entendre. En février, c’est Emmanuel Grégoire, premier-adjoint d’Anne Hidalgo qui les avait reçues, avant de leur accorder un nouveau rendez-vous le 8 avril et leur promettre des réponses précises à leurs demandes.

Le classement de ce secteur dans les “quartiers de reconquête républicaine” est éloquent, sauf qu’à ce jour, il s’agit d’un simple label sans effet concret.

Lors de ces rencontres, les constats dressés furent les mêmes: la saleté plante d’emblée un décor délabré dans lequel les autres nuisances prolifèrent, la dégradation engendrant la dégradation.

A Château Rouge, où pourtant une association de quartier a réussi le tour de force de faire condamner la Ville de Paris et l’Etat pour “carence fautive”, une habitante dresse un tableau bien sombre: saleté, captation de l’espace public, infraction aux lois, commerçants indélicats et prostitution; à Barbès ce sont les vendeurs de cigarettes de contrefaçon “Marboro bled” et les vols à l’arraché au pied de la station du métro; à la Goutte d’or: une jeune commerçante dénonce le trafic de drogues et autres pratiques illégales qui découragent tous ceux qui veulent faire vivre ce quartier pacifiquement; à La Chapelle où des groupes communautaires rivaux se disputent l’occupation des trottoirs parfois à coups de couteau et barres de fer, la vie est devenue “un véritable enfer” pour les riverains.

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S’y frayer un passage au milieu d’attroupements composés uniquement d’hommes représente pour une femme une épreuve quotidienne: l’engagement des politiques, venus dans le quartier, en 2017, afficher leur soutien aux femmes et dire leur indignation lorsque ce sujet faisait la Une des journaux, n’aura été qu’un feu de paille. Quant à la station de métro du même nom, essayer d’y entrer ou d’en sortir sans être agressé relève de l’exploit. Et ce n’est pas par hasard que celles et ceux qui sont obligés d’emprunter le souterrain qui mène à la Gare du Nord l’ont baptisé “passage de l’angoisse” ou “couloir de la mort”.

Sans parler de la fameuse “colline du crack” et des campements où s’entassent des migrants dans des conditions indignes, un peu plus loin au Nord. Du côté des rues Pajol et Philippe de Girard, les habitants n’en peuvent plus des déchets laissés sur place après les distributions alimentaires assurées par certaines associations dont les motivations idéologiques font question.

Près de l’hôpital Lariboisière, la SCMR communément dite “salle de shoot” -qui, les riverains en conviennent, entend répondre à un problème sérieux de santé publique-  les nuisances à l’extérieur, de jour comme de nuit, se sont multipliées: deal et consommation de rue, bagarres entre dealers, incivilités, commerces obligés de mettre la clé sous la porte, etc. Autant de problèmes qui s’étendent par capillarité jusqu’à la Gare de l’Est et le voisinage de la rue Lafayette. Que dire enfin des abords immédiats de la Gare du Nord? Sinon qu’ils sont un vaste cloaque à la porte de la première gare d’Europe.

A cela, ajoutons la disparition des commerces traditionnels de proximité au profit de la mono-activité (téléphones portables, vêtements de mariage, produits “exotiques”…), la multiplication d’officines multifonctions mêlant téléphones mobiles recyclés, produits alimentaires, alcools, bar à chicha et trafics en tous genres.

Le plus inattendu est que sur la place de La Chapelle, un café particulièrement mal famé relève du parc locatif d’un bailleur social de la Ville de Paris, au conseil d’administration duquel siègent des élus de l’arrondissement. Certes, quelques commerces de qualité, plus diversifiés, voient le jour ici ou là. Mais, encore trop isolés, ils ne parviennent pas, à ce stade, à recréer une offre variée indispensable à la vie d’un quartier. Certes, la future “Promenade urbaine”, sous le métro de Barbès à Stalingrad, donne quelques raisons d’espérer, sous réserve que son environnement soit assaini, sécurisé et embelli sans extravagances artistiques superflues et coûteuses.

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Exagération? Caricature? Non. Ces habitants du Nord-Est de Paris, peuvent assurer “n’avoir tenu que le pinceau du peintre” comme l’avait fait Louis-Sébastien Mercier au XVIIIe siècle en écrivant son célèbre Tableau de Paris.

Déjà courtisés ces derniers temps par les différents prétendants à la Mairie de Paris en 2020, qui multiplient visites dans des lieux emblématiques, réunions, café sur le zinc, repas sur le pouce, rencontres avec les commerçants…, les habitants du Nord-Est de Paris ne sont pas dupes.

De ce rapide panorama, il ressort qu’une “ghettoïsation” s’est installée, avec le risque fort que s’amenuise la mixité sociale caractéristique de ce Nord-Est de Paris, à laquelle les habitants sont attachés. Face à l’inertie des pouvoirs public qui, jusqu’ici, ont fermé les yeux sur la gravité de la situation, les moins optimistes en viennent à penser qu’ils vivent dans des “territoires perdus de la République”. Ce à quoi beaucoup d’entre-eux ne consentent pas à se résoudre.

Pour preuve, leur engagement associatif, les heures passées à se réunir, à élaborer des solutions pour un mieux-vivre. Les pouvoirs publics gagneraient à les écouter car ils sont une véritable force de proposition. Encore faut-il que certains responsables commencent par le b.a.-ba: répondre à leurs courriers et alertes, respecter les engagements pris à leur égard, bref, ne pas leur opposer soit du déni soit du mépris. Ces citoyens engagés méritent mieux.

On les invite à la “co-construction” tellement à la mode. Ils ne disent pas non. Mais jusqu’à un certain point: ils payent des impôts, ils n‘exigent en retour que ce qui leur est dû. Ils ne veulent plus qu’on les renvoie à l’application “Dans ma rue” pour que le nettoyage soit assuré en bas de chez eux, ni que la loi de la jungle se substitue aux lois de la République, ni que la mixité femmes-hommes soit remise en question. Ils veulent que l’état de droit soit rétabli chez eux et que la Ville et l’Etat assument ce qui relève de leurs compétences et responsabilités respectives. Le classement de ce secteur dans les “quartiers de reconquête républicaine” est éloquent, sauf qu’à ce jour, il s’agit d’un simple label sans effet concret.

Déjà courtisés ces derniers temps par les différents prétendants à la Mairie de Paris en 2020, qui multiplient visites dans des lieux emblématiques, réunions, café sur le zinc, repas sur le pouce, rencontres avec les commerçants…, les habitants du Nord-Est de Paris ne sont pas dupes et ne se contenteront pas de ces mises en scène coutumières.

Y a t-il encore un avenir pour le Nord-Est de Paris? Qui en fera un enjeu prioritaire dans son programme?

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Source Huffpost

 

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