« Les femmes sont les cibles, les agents et les meilleurs vecteurs de l’entrisme islamiste »

La militante laïque Fatiha Agag-Boudjahlat laisse rarement indifférent. Son récent essai Combattre le voilement (Cerf, 2019) est un plaidoyer pour l’universalisme républicain doublé d’un réquisitoire contre la tyrannie des identités.

Si ses attaques contre la pensée indigéniste font très souvent mouche, son rejet viscéral de tout identitarisme au nom d’une France qui se confondrait avec la République, défrisera certains. Ça tombe bien, Causeur adore les joutes intellectuelles ! Entretien.

Daoud Boughezala. Vous ferraillez courageusement contre les indigénistes qui dénoncent le caractère prétendument oppressif de la laïcité française. Ceci étant, la laïcité régissant les rapports entre l’Etat et les cultes, et non la société française, le voile ne renvoie-t-il pas plutôt à une question d’identité ?

Fatiha Agag-Boudjahlat. C’est en effet un tort majeur de toujours convoquer ou de mettre en accusation ou en avant la laïcité quand il s’agit du voile. Ce principe n’exige la neutralité (politique comme religieuse, laissez un type arborer un t-shirt RN dans une salle des profs, et certains d’un coup comprendront l’intérêt de ce principe) de ses agents durant leur temps de travail. La loi de 2004 n’aurait jamais dû être votée au nom de la laïcité mais au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant et de la dignité.

Maintenant, je sais où vous souhaitez en venir. Les femmes voilées manifesteraient ainsi une identité différente, opposée voire hostile à la France. Ce tissu aux vertus décidément inépuisables en ferait des agents étrangers ou des terres consulaires avec statut diplomatique. Pas besoin du voile pour cela, Daoud.

Il y a un vrai problème d’identité auquel la réponse identitaire que certains apportent est ni républicaine ni efficace. C’est le cas pour tous ceux dont les parents viennent d’ailleurs. Il faut alors s’enraciner, oser s’enraciner, s’autoriser à s’enraciner sans y voir une trahison. C’était plus simple à mon, époque parce qu’on ne rentrait au bled que tous les deux ans, c’était trop cher et il fallait amasser de quoi rentabiliser le trajet.

Avec les avions low cost, et notre pouvoir d’achat, ma génération retourne au bled deux fois par an au moins. Et berce d’illusions ses enfants. Un élève de sixième m’avait affirmé en cours de géo que l’eau et l’électricité étaient gratuites en Algérie. J’ai appelé ma mère en plein cours, je l’ai mise sur haut-parleur et je lui ai posé la question. Sa réponse a fait hurler de rire la classe et rougir de honte le garçon, qui est revenu le lendemain, ses parents avaient confirmé les propos de ma mère. J’ai raconté cette anecdote à l’un de mes frères, qui a réfléchi et qui m’a dit :

« C’est notre faute. Je vais en Algérie, je paie tout aux gosses, resto tous les jours et je n’arrête pas de leur dire, ca coûte rien, c’est gratuit. »

Sans leur dire qu’il tire avantage du différentiel de niveau de vie entre la France et l’Algérie. Nous avons non seulement transmis nos complexes d’enfants d’immigrés à nos enfants, mais nous avons empêché l’enracinement dont nous avons profité nous.

Le voile renvoie à plein de choses. Dont l’identité, oui. Mais pas que. Je vous citerai de nouveau Germaine Tillion : « S’il existe des comportements humains comparables, il n’en est pas qui soient identiquement motivés. » Il relève à mes yeux d’une piété, d’une orthodoxie tellement omniprésente qu’elle peut écraser ou non les autres programmes du disque dur.

Le lord travailliste Bhikhu Parekh définit « l’affirmation agressive de soi, l’individu isolé, la raison scientifique, le manque de respect envers la religion, l’égalité entre les sexes » comme des traits purement occidentaux. L’individualisme étant la valeur occidentale par excellence, comme l’a montré l’anthropologue Louis Dumont, n’a-t-il pas empiriquement raison ?

C’est d’abord un bel hypocrite bien à l’abri dans son université anglaise et prêchant le droit des femmes à être excisées adultes pour montrer qu’elles sont dorénavant plus mères qu’amantes…

Cette réduction de l’Occident à l’individualisme m’exaspère. Le syndicalisme, l’engagement politique, les compagnons du devoir, les ONG, les confréries, les fraternités, les jardins solidaires, les clubs de sport collectifs, le bénévolat, il n’y a pas d’individualisme là…

On se plaît à faire de l’Occident le cimetière des liens interpersonnels et des règles de l’hospitalité, ou de la générosité. C’est de l’orientalisme. Encore une leçon tirée par Germaine Tillion : « Je me sentais partout en sécurité [en Kabylie] :

Cette sécurité qu’aucune police dans aucune ville ne peut vous assurer, car elle existe seulement dans les sociétés serrées comme des ruches et hiérarchisées entre elles. » Ah le fameux Orient ! Elle poursuit : « L’étranger admis s’extasie. C’était mon cas. Pour les natifs, l’extase comporte des réserves, car soutenus en toutes circonstances ils le sont, et protégés de même quoi qu’ils fassent, – mais aussi espionnés à toute heure, depuis celle de leur naissance, inventoriés de la tête aux pieds et du matin au soir, jamais invisibles, jamais libres. »

Ce n’est pas empirique, c’est idéologique et une étape de l’évolution des sociétés humaines qui restent libres de s’associer. C’est un argument utilisé par les islamistes pour créer une hiérarchie de valeurs entre l’Orient si généreux et l’Occident égoïste. L’individualisme a été utile en faisant de la personne humaine un sujet de droit dont on peut relativiser la valeur et les libertés. Cet individualisme sur fond de société judéo-chrétienne a juste permis l’émergence et la légitimité du « je », que l’on réduit au « moi ».

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Enfin, la focale doit être mise sur le fait de dénigrer un Occident sans valeur, et de dénigrer l’universalité de l’égalité des sexes et l’importance de la raison scientifique. Cela dessine en creux un portrait peu flatteur de l’Orient et des Orientaux.

Enfin, Bhikhu Parekh, thuriféraire du multiculturalisme, ne solutionne pas le problème des descendants d’immigrés : suis-je orientale ou occidentale ? Mon épiderme et mon origine en décident-ils et donc m’excluent-ils et m’interdisent-ils l’égalité avec les hommes et l’accès à la raison scientifique ? Je me demande comment Bhikhu Parekh a élevé ses enfants et comment il traite sa femme…

Bien qu’opposée à une loi d’interdiction générale du voile, vous fustigez le « juridisme antipolitique » du Conseil d’Etat qui a autorisé le port du voile par les mères accompagnant les sorties scolaires. Préféreriez-vous un gouvernement des juges ? 

Le Conseil d’Etat a fait une étude expliquant que les parents accompagnateurs étaient des usagers non soumis au devoir de neutralité d’un fonctionnaire en s’appuyant sur un avis du Conseil d’Etat pris sous Vichy…

Dans cette étude figurent aussi des arguments permettant de refuser le port de signes religieux ostentatoires. Comme d’habitude, on détricote, ou on rend des avis de Sphinx impossibles à déchiffrer dans la durée et propres à encourager toutes les interprétations. Dans un contexte de ghettoïsation, on sait quelle interprétation l’emporte. Dans les écoles du centre-ville, ce sera bien différent.

Je ne suis pas pour un gouvernement des juges, d’autant que les conseillers d’Etat, ceux des tribunaux administratifs, ceux des Cours administratives d’Appel sont des juges. Des juges administratifs. Ceux qui prétendent s’en tenir à la lettre de la loi mais qui statuent avec beaucoup d’idéologie.

Je veux des lois claires, des politiques qui arrêtent de compter sur le communautarisme (arabe, juif, bourgeois) pour être élu. Et je pense que bien des villes devraient être placées sous tutelle directe de l’Etat pour une génération pour purger les personnels politiques locaux et associatifs de leurs mauvaises habitudes. A commencer par Saint-Denis, Clichy, Sarcelles, etc.

« Les femmes voilées en France ne sont pas des victimes » puisque « la majorité fait ce choix librement », écrivez-vous. Souvent instrumentalisées par des entrepreneurs communautaires maniant habilement le langage des droits de l’homme, les femmes sont-elles les meilleurs agents du prosélytisme islamiste ?

On dit que la main qui berce l’enfant gouverne le monde. Germaine Tillion (vous n’auriez pas dû me lancer sur elle) : « Tout être humain croit implicitement que les notions qu’il a sucées avec le lait de sa mère ont une valeur universelle. » Les islamistes ont recours au soft power à défaut (hors attentat) d’avoir recours au hard power comme ils le font dans les sociétés multiculturalistes.

Leurs barbus en kamis hurlant contre les droits des femmes et des minorités ne séduisent pas, même aux Inrockuptibles ou à Libé. Par contre, la figure de la femme ! Toujours victime, toujours à secourir, à protéger. Toujours innocente, incapable de tuer même sous le joug de Daech. Quelle naïveté misogyne teintée d’orientalisme !

Les femmes sont les cibles, les agents et les meilleurs vecteurs de l’entrisme islamiste, parce que cela coïncide avec la vague féministe de l’époque. Et que culturellement et anthropologiquement, ce sont les femmes qui subissent les plus fortes injonctions qu’elles ont intégrées. Ce que la mode désigne sous l’expression de charge mentale.

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Ce faisant, ce n’est pas la religion qui semble gagner des droits, c’est la puissance d’agir féminine. Et nous voilà célébrant les instruments « culturels » de subordination des femmes. Avec le détournement en bande organisée du slogan « mon corps, mon choix ». Les Inrocks ont moqué des femmes blanches américaines se vantant sur Youtube de rester vierges jusqu’au mariage. Ils restent par contre bien silencieux quand cette injonction, qui explique les reconstructions d’hymen et les certificats de virginité, émane des arabo-musulmans.

La vraie question que je me pose et qui me passionne : ces journalistes, Abel Mestre [Ndlr : spécialiste de la droite et de la gauche radicales au Monde], ceux des Inrocks, de Libé, de Télérama, sont-ils atteints à ce point d’incohérence et d’aveuglement cognitif, ou sont-ils simplement pétés de trouille jusqu’à basculer dans la pire des obséquiosités ? Sont-ils dupes eux-mêmes de leur fausse générosité et vraie lâcheté ?

Sans céder aux sirènes du multiculturalisme, vous admettez que « la France est (devenue) un pays multiculturel » de facto. Si nous subissons à la fois les griefs post-coloniaux et les attentats djihadistes perpétrés par une minorité violente, n’est-ce pas la conséquence de quarante ans d’immigration massive en provenance du Maghreb et d’Afrique ?

Non, je n’admets rien, je dis que la multiculturalité est un fait empirique, qui ne date pas d’hier et que les indigénistes ne l’ont pas inventée. Le multiculturalisme est bien différent et je me souviens de l’excellente définition juridique qu’Elisabeth Lévy en avait donnée. La diversité est devenue un argument idéologique contre l’égalité, contre la conscience et la lutte des classes.

Ce n’est pas la génération des immigrés qui a commis ces attentats et qui sont dans le grief colonial. Ils sont bien contents d’être venus en France et à part quelques chibanis, ils sont devenus propriétaires ici et là-bas et sont bien heureux de disposer d’un pays des deux côtés de la Méditerranée.

Je suis le fruit et la bénéficiaire de cette « immigration massive » permise par le regroupement familial décidé à contre-cœur par Giscard. Si c’est la conséquence, c’est que c’était inéluctable. Alors c’est un miracle qu’il n’y ait pas plus de tueurs et une étrangeté que tant de convertis soient à ce point devenus des tueurs.

Mon obsession personnelle est celle de la responsabilité individuelle, avec ces lignes de Baudelaire :

« Seigneur, ayez pitié des fous et des folles. Ô créateur, peut-il exister des fous aux yeux de celui-là seul qui sait pourquoi ils sont, comment ils se sont faits, et comment ils auraient pu ne pas se faire. »

Les sociologues se sont perdus dans le pourquoi et le comment ils se sont faits, incriminant l’Etat, l’école etc. En tant que citoyenne, enseignante d’histoire, je m’intéresse au comment ils auraient pu ne pas se faire. Je rétablis l’arbitrage sans négliger le poids des difficultés socio-économiques. Nous avons grandi sans père. Huit enfants.

Il était violent, et je me souviens l’avoir vu poursuivre un de mes frères avec une hache… Nous étions pauvres, maraudes, Restos du cœur, Secours catholique, bourses, un de mes frères a fait 14 ans de prison au cours de trois séjours, il a échappé deux fois de peu à l’expulsion du territoire, nous avons subi trois perquisitions. Et pourtant, je ne suis ni indigéniste ni islamiste et mon frère qui a fait de la prison est un père merveilleux avec ses trois fils et n’a pas commis d’attentat.

Je refuse d’installer une fatalité, et donc un lien de causalité. Cela déresponsabilise. Immigration massive ? Sans doute. Terrorisme massif ? Pas de ma génération et de celle de mes parents. Le lien est à faire avec l’islamisme et le militantisme actif depuis quinze ans des indigénistes inculquant la haine de la France et de la République, la haine des juifs et des minorités.

On ne tue pas ce que l’on aime ou ce que l’on respecte. Quand les familles refusent de transmettre ces valeurs, que peut l’école ? Regardez les extrémistes : tout s’apprend, à condition que cela s’enseigne.

Source Causeur.fr

 

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