John Feffer : «Les États-Unis ont construit des ennemis extérieurs pendant une grande partie de leur histoire»

Par Mohsen Abdelmoumen.

Mohsen Abdelmoumen : Vous avez écrit le livre magistral Crusade 2.0. Comment expliquez-vous le besoin des États-Unis d’avoir un ennemi ? Les conséquences de la théorie des néocons, à savoir le choc des civilisations, n’ont-elles pas été désastreuses pour la région MENA, avec la destruction de l’Irak et la déstabilisation de la Libye, etc. ?

John Feffer : Hélas, les États-Unis ont construit des ennemis extérieurs pendant une grande partie de leur histoire. John Quincy Adams, en 1821, a averti l’Amérique de ne pas partir à la « recherche de monstres » outre-mer.

Il avait vu comment Jefferson s’était servi des pirates de Barbarie pour justifier la création d’une armée américaine importante et il craignait que les jeunes États-Unis ne gaspillent leur énergie en se livrant à des embrouilles à l’étranger. Mais la politique étrangère américaine s’est largement structurée autour de ces missions, en particulier depuis le début du projet impérial américain à la fin du XIXe siècle.

Cela a fait des États-Unis une puissance hégémonique. Mais ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’Amérique est devenue une superpuissance. Les ennemis extérieurs – les pirates barbares, l’Espagne, l’Union soviétique – ont servi de menaces immédiates dont les États-Unis avaient besoin pour développer leur puissance militaire et géopolitique afin de contrôler les événements, développer leur commerce et maintenir leur accès aux principales ressources naturelles.

Les néoconservateurs ont continué dans cette tradition. Leur particularité supplémentaire – l’obligation pour les États-Unis de promouvoir la démocratie et d’initier un changement de régime à cette fin – a amené les États-Unis à une confrontation beaucoup plus prononcée avec l’Islam et un engagement militaire beaucoup plus soutenu au Moyen Orient. Cela a en effet eu des conséquences terribles pour la région MENA – déstabilisation politique, ruine économique, et un pas en arrière pour la plupart des pays en termes de démocratie.

Que pensez-vous de l’escalade récente entre les États-Unis et l’Iran lorsque l’Iran a abattu le drone américain ? Comment expliquez-vous l’attitude de Trump lorsqu’il a renoncé aux frappes contre l’Iran à la dernière minute ?

Les États-Unis et l’Iran entretiennent des relations contentieuses depuis la révolution de 1979. L’administration Obama a toutefois décidé d’essayer une approche différente et, avec l’aide de l’UE, de la Russie et de la Chine, a négocié un accord nucléaire avec l’Iran en 2015. Cet accord a immédiatement été attaqué par l’extrême droite aux États-Unis ainsi que par Israël, l’Arabie saoudite et les États du Golfe.

La décision de Donald Trump de retirer les États-Unis de cet accord l’an dernier est la cause immédiate de la résurgence des tensions dans les relations.

L’Iran, jusqu’à récemment, observait l’accord à la lettre. Mais il n’a rien obtenu en retour de l’administration Trump, si ce n’est des sanctions économiques accrues et une augmentation des menaces hostiles. Les éléments les plus conservateurs au sein de l’Iran, y compris les Gardiens de la révolution, n’avaient jamais fait particulièrement confiance aux États-Unis et étaient sceptiques quant à la négociation d’un accord avec ce pays.

Le comportement de l’administration Trump n’a fait que confirmer leur opinion. Il n’est pas surprenant que les Gardiens de la Révolution aient abattu le drone américain. Ils veulent démontrer que l’Iran ne sera pas agressé.

Quant à la décision de dernière minute de Trump de ne pas frapper l’Iran, je pense qu’il ne veut pas d’une guerre avec ce pays. L’armée américaine a déclaré à Trump que l’Iran n’était pas une menace, qu’une guerre aurait de graves répercussions sur les forces américaines dans la région, sur les forces des alliés américains, l’économie américaine et, en définitive, sur les efforts de réélection de Trump.

D’après vous, n’y a-t-il pas un risque de voir l’administration Trump aller jusqu’à une guerre directe avec l’Iran ?

Trump est aussi impulsif. Il pourrait donc décider à la dernière minute d’attaquer l’Iran, quelles qu’en soient les conséquences.

De plus, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton et le secrétaire d’État Mike Pompeo sont depuis longtemps en faveur d’un changement de régime en Iran.

Ils essaient tous les deux d’influencer le président. Ils se fichent de la réélection de Trump. Ils se soucient uniquement de supprimer ce qu’Israël perçoit comme une menace existentielle et l’Arabie saoudite comme une menace géopolitique.

Quel est votre avis sur la guerre que mène l’Arabie saoudite, alliée stratégique des USA, contre le peuple du Yémen et comment expliquez-vous le silence politique et médiatique à propos de cette guerre criminelle de l’Arabie saoudite et ses alliés ?

La guerre au Yémen est en effet une catastrophe humanitaire, comme l’ONU l’a qualifiée. Le prince héritier Mohammed ben Salman a utilisé cette guerre comme moyen d’accéder au pouvoir dans son pays. C’est aussi sa tentative de réorganiser la région au détriment de l’Iran. Ici, aux États-Unis, le silence politique a été largement le fait du Parti républicain.

Ce printemps, les démocrates ont adopté, avec l’aide de quelques républicains, une mesure visant à mettre fin au soutien américain à la guerre (à laquelle Trump a opposé son veto).

L’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi a certainement joué un rôle dans l’évolution du sentiment du Congrès envers l’Arabie saoudite. Même Lindsey Graham (R-SC), un allié de Trump, a critiqué Riyad.

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Les médias mainstream, quant à eux, ont publié des articles importants sur l’impact de la guerre. Mais en général, le Yémen est un petit pays pauvre où les États-Unis n’ont pas beaucoup d’intérêts stratégiques. Par conséquent, il ne reçoit pas autant de couverture que les autres parties du monde.

Que pensez-vous du rapprochement de l’administration Trump avec la Corée du Nord ?

Je n’approuve pas l’administration Trump, mais je soutiens son rapprochement avec la Corée du Nord. Avec la Corée du Nord, Trump avait effectivement affaire à une situation diplomatique sans précédent.

L’administration Obama avait échoué à négocier un accord durable avec Pyongyang. Ainsi, Trump a été en mesure de se positionner comme un précurseur, comme un président qui non seulement surpasse son prédécesseur sur cette question, mais aussi tous les précédents gouvernements modernes. Trump croit même que ses initiatives avec la Corée du Nord lui vaudront en fin de compte un prix Nobel de la paix.

Mais pour parvenir à un véritable accord avec Pyongyang, Trump devra renoncer à sa position de négociation précédente du tout ou rien. Nous verrons s’il a suffisamment de compétence diplomatique dans son administration pour négocier un traité difficile dans le temps qu’il lui reste de son mandat. J’en doute un peu.

Malgré les gesticulations de Trump, n’y a-t-il pas un risque d’escalade entre les USA et la Corée du Nord ?

Avec Donald Trump, il y a toujours un risque d’escalade. C’est un leader imprévisible qui est prompt à la colère. Il change très vite d’avis sur les autres, comme on l’a vu avec Ted Cruz, Michael Cohen, Emmanuel Macron. Donc, il pourrait tout aussi bien changer d’avis sur Kim Jong Un.

En outre, la Corée du Nord pourrait être frustrée par l’absence de progrès dans les négociations et décider de reprendre les essais. Ou John Bolton pourrait réussir à faire changer d’avis le président au sujet du « danger clair et présent » de la Corée du Nord.

La personnalité changeante et versatile de Trump n’est-elle pas un danger pour la stabilité du monde ? Comment expliquez-vous l’influence de John Bolton sur Trump ?

En général, l’establishment américain, y compris le Pentagone, préfère la prévisibilité. Il veut minimiser les risques et maintenir la stabilité nécessaire pour que les États-Unis conservent leur hégémonie militaire et économique.

Parfois, comme dans le cas de la prééminence des néoconservateurs à la suite des événements du 11 septembre, l’establishment américain penche dans une autre direction. Cela a également été le cas avec la présidence Trump. Sa versatilité est en effet une menace pour la stabilité du monde.

John Bolton est influent parce qu’il est intelligent, qu’il sait comment s’engager dans la politique interne et il a rationalisé l’appareil politique pour accroître son influence auprès du président.

Bolton a également le même désir que Trump de détruire l’élite internationale, les soi-disant mondialistes. Ils partagent un même dégoût pour l’ONU, pour les institutions financières internationales et pour les dirigeants du monde libéral.

Trump se présente pour un second mandat. Comment évaluez-vous son bilan ?

Les indicateurs globaux de l’économie américaine sont solides – la croissance est stable, l’inflation et le chômage sont bas, et le marché boursier est en hausse. Oui, beaucoup de gens souffrent dans le pays à cause des bas salaires ou des coûts élevés des soins de santé. Mais si les indicateurs globaux restent solides jusqu’en 2020, Trump a de très bonnes chances d’être réélu.

De plus, l’administration Trump s’est engagée dans la même pratique de « state control » (ndlr : prise de contrôle de l’État) que les populistes de droite à travers le monde. Il utilise l’appareil de l’État pour s’enrichir, enrichir ses riches partisans et sa base dans des États charnières critiques.

Par exemple, il a demandé au gouvernement américain d’acheter d’énormes quantités de soja à des agriculteurs qui n’ont pas été en mesure de les vendre à la Chine, ce qui persuadera certains blocs électoraux clés dans les États charnières de continuer à soutenir le président.

Bien sûr, Trump pourrait dire ou faire quelque chose de scandaleux d’ici les élections, ce qui pourrait réduire sa popularité parmi certains républicains et indépendants.

Vous avez parlé des Deep Fakes et de l’IA (Intelligence Artificielle) dans un article. D’après vous, les outils technologiques dont nous disposons ne sont-ils pas utiles et dangereux à la fois ? Les réseaux sociaux ne sont-ils pas un moyen de contrôle des masses ?

La plupart des technologies peuvent aller dans les deux sens – elles peuvent libérer ou asservir. Les médias sociaux peuvent être un outil extraordinaire pour les mouvements sociaux afin d’affaiblir les États autoritaires. Mais comme nous l’avons vu lors des élections américaines de 2016, cela peut aussi être un moyen de répandre de fausses nouvelles et de miner la confiance dans le processus démocratique.

La plupart du temps, bien sûr, les médias sociaux ne sont qu’un moyen pour les gens de partager des photos de leurs chats.

Le problème plus profond est l’insuffisance de régulation des médias sociaux – tout comme la télévision et la radio sont régulées. Un autre problème est le manque d’une alphabétisation politique suffisante, ce qui empêche les citoyens de faire la distinction entre un contenu d’information authentique et un contenu fabriqué.

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Vous avez écrit un livre prémonitoire Splinterlands (traduit en français sous le titre Zones de divergence). A la lecture de votre livre, on a l’impression que vous décrivez le futur. Le chaos que vous annoncez dans votre livre est-il une fatalité pour l’humanité ou peut-on changer l’avenir ?

L’avenir peut toujours être changé ! Nous avons mis fin à l’esclavage dans la plupart des régions du monde. Les femmes ont presque partout le droit de vote. Nous avons cessé de détruire la couche d’ozone.

J’ai écrit Splinterlands comme avertissement. Je voulais décrire la conclusion logique du Brexit et de l’élection de nationalistes comme Trump. Nous pouvons absolument empêcher le fractionnement de la communauté internationale, l’effondrement des institutions internationales, le triomphe du nationalisme étroit et du sectarisme. Mais nous ne pouvons pas attendre un sauveur en particulier. Nous avons remporté les victoires mentionnées ci-dessus contre le racisme, le sexisme et la pollution par l’action collective.

Ensemble, nous pouvons certainement changer l’avenir.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen, merci à lui.

Qui est John Feffer ?

John Feffer est directeur de Foreign Policy in Focus à l’Institute for Policy Studies. En 2012-13, il a également été membre de l’Open Society Fellow qui s’est penché sur les transformations survenues en Europe orientale depuis 1989.

Il est l’auteur de plusieurs livres  et de nombreux articles. Son dernier livre de fiction est Aftershock: un voyage dans les rêves brisés de l’Europe de l’Est. Il est également l’auteur du roman dystopique Frostlands, la suite autonome de Splinterlands. Il a également produit dix pièces de théâtre, y compris quatre one-man shows, et publié un roman.

Il est associé principal à l’Asia Institute de Séoul et a été boursier en rédaction à la bibliothèque Provisions à Washington et boursier PanTech en études coréennes à l’Université Stanford.

Il est un ancien éditeur associé du  World Policy Journal. Il a travaillé en tant que représentant des affaires internationales en Europe de l’Est et en Asie de l’Est pour l’American Friends Service Committee.

Il a également travaillé pour AFSC sur des questions telles que l’économie mondiale, le contrôle des armes à feu, les femmes et le lieu de travail et la politique intérieure.

Il a notamment été consultant auprès de Foreign Policy in Focus, de l’Institute for Policy Studies et du Friends Committee on National Legislation.

Il a étudié en Angleterre et en Russie, a vécu en Pologne et au Japon et a beaucoup voyagé en Europe et en Asie.

Il a enseigné un cours de troisième cycle sur les conflits internationaux à l’Université Sungkonghoe de Séoul en juillet 2001 et a donné des conférences dans diverses institutions universitaires, notamment l’Université de New York, la Hofstra, l’Union College, l’Université Cornell et l’Université de Sofia (Tokyo).

Il a été largement interviewé  dans la presse écrite et à la radio.

Il est récipiendaire de la bourse Herbert W. Scoville et a été écrivain en résidence au Blue Mountain Center et à la Wurlitzer Foundation.

Son site officiel

Published in American Herald Tribune August 14, 2019:  https://ahtribune.com/interview/3392-john-feffer.html

Les Etats-Unis ont été en guerre 222 des 239 années de leur existence

Les États-unis ont été en guerre 93 % du temps depuis leur création en 1776 c’est à dire 222 des 239 années de leur existence. Le pays n’a été en paix que 21 ans depuis sa création en 1776.

Écrit par Danios en 2011 et repris par le Washington Blog en février 2015.

Vous pouvez consulter toute la chronologie année par année des guerres des États-Unis, ce qui révèle quelque chose de vraiment intéressant : Depuis que les États-Unis ont été fondés en 1776, ils ont été en guerre 214 ans sur les 235 ans de leur existence.

En d’autres termes, il n’y a que 21 années de calendrier durant lesquelles les États-Unis n’ont mené aucune guerre.

Pour mettre ceci en perspective :

  • Prenez n’importe quelle année au hasard depuis 1776, il y a 93 % de chances que les États-Unis étaient impliqués dans une guerre au cours de cette année là.
  • Aucun président des États-Unis ne se qualifie vraiment comme étant un président de temps de paix. De fait, tous les présidents des États-Unis qui se sont succédé peuvent être tous considérés comme des ″présidents en guerre″.
  • Les États-Unis ne sont jamais restés une décennie complète sans être en guerre.
  • La seule fois où les États-Unis sont demeurés 5 ans sans être en guerre (1935-40) fut durant la période isolationniste de la Grande Dépression.

En fait, quasiment toutes les opérations militaires qui ont été lancées depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’ont été par les États-Unis.

De plus, les dépenses militaires des États-Unis écrasent celles de toutes les autres nations du monde mises ensemble.

Pas étonnant donc que le monde pense de manière dominante que les États-Unis sont la 1ère menace mondiale pour la paix globale.

 

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