Comment la Chine invente le contrôle social au XXIe siècle

En partant d’un banal outil de scoring financier, les Chinois bâtissent un puissant système pour noter tous les habitants du pays. Le contrôle social sera un enjeu majeur des prochaines décennies. Et pas seulement en Chine.

Bientôt, vous ne pourrez peut-être plus acheter de billets de train ou d’avion. Il faut reconnaître que vous l’avez bien cherché. Votre capital de 1.000 points a déjà été bien entamé. Vous avez mangé un sandwich dans le métro, fait circuler une fausse nouvelle sur Facebook, omis de mettre de l’argent dans le parcmètre, raté une échéance sur votre crédit auto, voire choisi une religion interdite.

Cerfs-volants et pigeons voyageurs

Ceci n’est pas un avenir improbable, un préquel  du film « Minority Report » ou un quelconque cauchemar. C’est la vraie vie, aujourd’hui, en Chine. L’empire du Milieu n’est pas seulement la plus fabuleuse réussite économique de l’histoire. C’est aussi un parti omnipotent qui veut tout régenter.

Capable d’interdire cerfs-volants et pigeons voyageurs dans le ciel de Pékin pour célébrer les 70 ans de l’avènement du communisme, de faire disparaître des citoyens, de mettre en place un dispositif de contrôle social qui doit être porté à l’échelon national en 2020 après avoir été testé dans plusieurs dizaines de villes. De quoi faire rêver les dictateurs du passé.

Ce système de contrôle va au-delà d’une expérience de laboratoire. Il révèle l’un des futurs possibles de la société numérique. Il fait écho à certaines dérives des pays occidentaux. C’est ce que montre  une note de l’Institut Thomas More (1) rédigée par Emmanuel Dubois de Prisque, un consultant qui a publié récemment avec Sophie Boisseau du Rocher « La Chine e(s)t le monde », chez Odile Jacob.

Rendre les citoyens vertueux

Au départ, il s’agissait d’un projet économique. Il y a vingt ans, la Chine préparait son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce. Pour rassurer les entreprises étrangères, le gouvernement instaure un « système de crédit social » appliqué aux entreprises, puis aux particuliers, inspiré des techniques de « scoring » des banques occidentales.

La crise financière de 2008, engendrée aux Etats-Unis par une mauvaise appréciation des emprunteurs « subprime », convainc Pékin qu’il faut aller plus loin.

Lire aussi:  Orwell débarque en côte d'Azur : Pour la première fois, une ville française va tester la reconnaissance faciale dans la rue

Le système change alors de nature, mêlant deux anciennes traditions chinoises. La tradition confucéenne, qui veut civiliser la société et rendre les citoyens vertueux. La tradition légiste, où châtiment, récompense et contrôle tiennent une grande place.

Longtemps, le contrôle s’effectuait au sein même des communautés. Quand le Parti communiste a pris le pouvoir, il a créé des « comités de quartier » s’inscrivant dans cette longue histoire. Mais, à la fin du XXe siècle, l’accélération de la croissance et de l’exode rural a fragilisé l’outil.

Reconnaissance faciale

Le crédit social constitue un parfait relais. « La notation et l’évaluation des citoyens proposent une structuration de la société selon la vertu de chacun », explique Emmanuel Dubois de Prisque. Et « ce n’est pas le marché qui décide du statut social et du prestige des personnes, mais le pouvoir lui-même », derrière une illusion d’objectivité donnée par le recours massif aux mégadonnées et à l’intelligence artificielle.

Si le système est pour l’instant alimenté par les informations collectées par les employés locaux et les données financières, il pourra demain être nourri par la  vidéosurveillance ( 400 millions de caméras prévues en 2020 ) couplée à la reconnaissance faciale, l’analyse des messages circulant sur les réseaux sociaux, les achats sur Internet, la géolocalisation, les renseignements médicaux, etc.

Soumis à une répression implacable, les Ouïgours sont déjà pistés via leur mobile qui révèle leur localisation et les sites Internet consultés. Les autorités de leur province, le Xinjiang, auraient même bâti  un fichier de données génétiques !

En Chine, sous l’oeil des caméras.

Que penser du contrôle social chinois ?

L’imagination est aussi la seule limite côté récompenses et sanctions. Avec une bonne note, il pourrait être plus facile d’obtenir un crédit, d’inscrire son enfant dans une école privée, d’être nommé fonctionnaire, de passer en priorité à l’hôpital. L’existence de chacun, de chaque entreprise, serait alors conditionnée par son « rating », selon des critères définis par le pouvoir.

Lire aussi:  Grand sommet sur l'intelligence artificielle en Chine : que pourront faire les robots du futur ?

Pouvoir qui vante logiquement les vertus du système : les villes qui ont testé le système seraient moins sales ; les ouvriers immigrés du bâtiment toucheraient leurs salaires avec moins de retard ; on aurait même vu des automobilistes s’arrêter pour laisser traverser les piétons.

La sécurité avant la liberté ?

Il serait naïf de croire que tout ceci n’est possible qu’en Chine. Comme on le dit souvent à Pékin, il s’agit d’un système « avec des caractéristiques chinoises ». Les mêmes outils existent ailleurs.

La notation s’est développée dans toute une série d’activités pour d’excellentes raisons – chez eBay, BlaBlaCar ou Uber. Aux Etats-Unis.

Edward Snowden a révélé il y a six ans déjà que l’Agence nationale de sécurité a piraté en toute illégalité, partout dans le monde, des milliards de messages électroniques et d’appels téléphoniques.

En étendant leur toile, les géants privés du numérique collectent toujours davantage de données sur leurs usagers.

L’Europe est plus soucieuse du respect de la vie privée, comme l’a montré l’entrée en vigueur l’an dernier du règlement général de protection des données.

Mais les Européens, eux, font de plus en plus souvent passer la sécurité avant la liberté, comme le montrent  une foule de lois récentes, en particulier en France . Outil utile, le « name and shame » peut aussi donner lieu à des excès. Le contrôle social est une menace d’avenir.

(1) « Le système de crédit social. Comment la Chine évalue, récompense et punit sa population »,  Note 36 de l’Institut Thomas More , juillet 2019.

Jean-Marc Vittori 

Source : Les Echos

Plus de partages

Laisser un commentaire

shares
WP Twitter Auto Publish Powered By : XYZScripts.com
%d blogueurs aiment cette page :